Chroniques vivantes (suite)

Le calme au milieu de la tempête

Ma mort qui rêve

Des souris et des hommes

Ces textes font suite aux textes commandés par Pierre Monastier en mars 2020 pour une rubrique éphémère intitulée "Chroniques des confins" dans la revue Profession Spectacle. d'autres textes de la série avaient été publiés dans Lokko, La Marseillaise en commun et Altermidi.org.

Le calme au milieu de la tempête

Dans ma chambre, bien avant le Grand Confinement, je me disais que lorsque nous habitions dans l’Est sidérurgique, nous nous disions qu’il fallait un monde intérieur fort, une vie intérieure intense pour résister à la désolation de certains paysages, terrains vagues, usines désaffectées, rives grises des rails et des canaux, le plat pays, la masse grise du ciel, compacte, sans consistance, sans nuage, qui peut durer des mois, les cours d’eaux qui déroulent leurs eaux furieuses ou mornes, bordés d’arbres courbés par la foudre, et toute cette arrière-campagne boueuse qui nous faisait refluer vers la ville, et encore pas n’importe laquelle, la grande, tout ça pour fuir la mauvaise herbe jaunâtre de l’hiver, les fermes désolées avec les carcasses de voitures qui rouillent dans les arrière-cours, et je ne me doutais pas, en m’installant le Sud, qu’il y aurait aussi les laideurs des garrigues périurbaines sous le soleil, le manque des grandes forêts, et dans les villages pittoresques, des gens qui se plaignent au soleil sous les oliviers et votent Front National.

 

Je pense à ces mots d’Angèle de Foligno, « Soyez donc immuables absolument. Que la vie extérieure n’atteigne pas jusqu’à vous » et je me dis :

 

De la force intérieure, n’en avons-nous pas besoin où que nous soyons ? Garder l’espoir dans la grisaille, les idées claires dans l’ouragan, n’est-ce pas le vrai défi ?

 

Dans ma chambre, après le Grand Confinement, la tempête a sifflé toute la nuit, elle continue de faire rage ce matin, quand j’ouvre mes volets je découvre le magnolia tordu par le vent d’Autan, et le sapin, qui n’a jamais pu épaissir son feuillage, incliné à l’horizontale. Et je me souviens d’une autre tempête, humaine celle-là, une tempête médiatique. La sidération des rues vides, la sidération de la catastrophe, parce que tout le monde était coupé de l’extérieur et contraint de rentrer chez soi.

 

La veille du Grand Confinement, les paradis perdus s’étaient enfuis,  dans le tramway à Montpellier une vieille dame roumaine en survêtement noir chantait en playback « Les Champs Elysées » de Joe Dassin, sa voix semblait venir d’un autre monde, étouffée par les distorsions de son ampli, du fond de la rame les gens se retournaient, surpris, puis elle passait dans les rangs avec une écuelle, en souriant, « pour la musique Monsieur madame merci ». Sans attendre la quête, une dame noire en talons dorés lui avait donné une pièce. On passait sous le pont du Corum,  envers du décor, quais en réaménagement, la terre avait été retournée, les quais étaient à vif, sous notre nez des sacs de couchage, des couvertures, des  chaussures poussés sur le bas côté, comme une peau dont on ne veut plus. Des gens vivaient là. De grands sacs en plastique posés sur la terre remuée, des ouvriers sortaient des carrelages roses.  Les Champs Elysées, on voyait bien que plus personne n’y croyait. À la tombée de la nuit,  on était montés dans un tram noir comme un corbillard, c'était écrit « ne prend pas de voyageurs »,  on était montés quand même.

 

Une semaine avant le Grand Confinement, on entendait des alertes au coronavirus dans les hauts-parleurs de la gare de Lyon à Paris, et je m’étais dit, ça y est,  nous voici entrés dans un mauvais blockbuster américain, je ricanais, ne voulais pas croire à cette nouvelle fiction qu’on voulait nous faire prendre pour la réalité, tout cela me semblait tellement invraisemblable,  un canular haut comme un building,  j’avais oublié que dans la fiction nous respectons des règles, dans la réalité non. Deux jours plus tard, alors que je t’avais rejoint et qu'une grosse bûche brûlait dans le poêle, c’était la nuit, le vent venait juste de se calmer, tu as pris ton ordinateur et tu t'es mis à vouloir annuler notre week-end en Espagne en appuyant sur l’onglet Annulation catastrophes naturelles, écrivant un texto pour expliquer ton âge, ta crainte des risques de contagion, ta suspicion de la fermeture des frontières dans treize jours. Alors, pour la seconde fois, j'ai éprouvé de la panique, ça a duré cinq minutes, cinq minutes de trop, ils avaient réussi leur coup.

 

Dans tout ce que j’avais écrit depuis tant d’années, dans mes cahiers je tracerais une ligne de partage, j’écrirais en grosses lettres avant la date du 16 mars 2020 : « LE MONDE D’AVANT ».  Il y aurait tout ce qui avait été écrit avant et tout ce qui serait écrit après.

 

Du monde de maintenant on ne savait rien, sinon que Wuhan, la ville où on mangeait des bêtes sauvages, la ville de la 5 G et du punk chinois, était le foyer du mal, que la route de la soie serait un trajet sans retour, que ce ne serait pas si simple.

 

Dans ma chambre, au début du Grand Confinement, le vent m’aurait réveillée le matin à sept heures, un vent qui cogne, qui hurle dans les interstices des fenêtres. La chaîne de montagnes serait devant moi, plus haute que d’habitude, d’une transparente blancheur à couper le souffle, et je savais que cette apparition ne nous réservait rien de bon.  La nuit j’aurais fait un drôle de rêve, un rêve géométrique, un rêve de pan incliné et de courbure de l’espace. Un chien ou un lion se tenait en hauteur sur une courbure du temps, je veux dire de notre temps actuel, celui sur lequel nous nous trouvons exactement, je rêvais que tout était expliqué dans un livre écrit en espagnol qui venait de paraître et que je n’avais pas encore eu le temps de lire, le chien (ou le lion), la courbe, la droite en pan incliné, tout y était comme dans un tableau aux couleurs chaudes de Salvador Dali ou de William Blake, avec beaucoup de lumière et aussi du clair-obscur, une droite avait touché une courbe, dans mon rêve je suivais le regard du lion (ou du chien) qui plongeait vers un désert, une sorte d’échelle de Jacob à l’envers. Et je me disais que j’aurais pu tout expliquer, mais où j’avais bien pu mettre ce livre en espagnol qui venait de paraître ?

 

Un vent violent avait battu toute la nuit les murs la maison, les portes tremblaient, le vent m’avait réveillée le matin, deux heures trop tôt, la maison semblait un vaisseau lancé dans une tempête. À la barre, personne !

 

Et je me suis dit :

 

             Peut-être que ce qu’on vit, ce n’est pas encore la tempête, mais  quelque chose comme le calme avant la tempête.

 

Dans ma chambre, la nuit, le vent d’Autan enrageait autour de la maison, ce qui est particulier au vent d’Autan c’est qu’il vient de partout à la fois, on dit que c’est un vent qui rend fou, c’était comme si une autoroute traversait le jardin, des poids lourds lancés à toute allure, comme si la terrasse devenait une piste aérienne, des avions rasant le sol dans des crissements stridents. J’avais pensé à un livre de Alessandro Barricco, un livre cousu d’énormes silences, il parle d’un pianiste qui savait moins lire à travers les livres que lire dans les gens, je pensais à ce livre où, comme dans d’autres livres de cet auteur, à la fin tu te demandes ce que tu viens de lire, il te faut une semaine pour développer le parfum émané du livre. La première fois que le pianiste apparaît adulte (il a 28 ans), c’est sur le pont du navire où il est né, où il habite, c’est un soir de tempête, un soir d’océan révulsé où le narrateur, mort de trouille, le rencontre sur la coursive : « un type tout élégant, habillé de noir, et qui marchait tranquillement, pas du tout l’air perdu, on aurait dit qu’il n’entendait même pas les vagues, comme s’il était à Nice sur la Promenade des Anglais ». Ce pianiste qui n’avait jamais appris à jouer et n’avait jamais touché terre s’appelait Novecento, ce qu’il jouait au piano c’était la musique de l’Océan, une musique qui n’avait jamais existé avant lui, qui n’existerait jamais après lui, et en même temps cette musique qui n’avait jamais touché terre devenait la mesure des musiques de la Terre. Il semblait planer au-dessus de tout, Novecento, au dessus du malheur et du bonheur, il avait fait le deuil du monde avant même de le connaître, regarder la mer depuis la terre ferme ça ne l’intéressait pas, plus tard il avait dit au narrateur :  « J’ai dit adieu à la musique, à ma musique, le jour où je suis arrivé à la jouer tout entière dans une seule note d’un seul instant, et j’ai dit adieu à la joie, en l’ensorcelant aussi, quand je l’ai vue entrer ici. Ce n’est pas de la folie, mon frère, c’est de la géométrie. C’est un travail d’orfèvre. J’ai désarmé le malheur. J’ai désenfilé ma vie de ses désirs ».

 

Et je me dis :

 

Sous la vie machinale, mécanique, celle du quotidien, de ses obligations et de ses plaisirs, le Grand Confinement ne nous a-t-il pas permis de voir que nous en  avons une autre, consciente, entièrement tournée vers ce qu'on ne voit pas, vers ce qu'on n'a pas le temps de voir ?

Ma mort qui rêve

 

 

Dans ma chambre, pour la première fois, je me dis que nous ne devons pas oublier le début du Grand Confinement, la déchirure, la sidération qu’il avait imprimé à nos vies.  

En cette fin d’après-midi, je rentre de la chèvrerie en rase campagne. Sur le chemin du retour, près d’un entrepôt de matériel agricole nous rencontrons un chat tigré, beau comme sur une gravure de Gustave Doré, je caresse le pelage aux reflets rouges de ce fauve amène qui fait ensuite ses griffes sur une branche abandonnée le long du chemin. Pour se rendre à la chèvrerie, on suit un chemin bordé de  champs de colza, cinquante chèvres viennent de mettre bas, on peut déjà voir les premiers fromages de saison qui sèchent dans les chambres stériles avec vue sur les coteaux, les bébés chèvres sont dans des enclos, déjà triés en trois groupes, les élus, que le chevrier garde, les futurs vendus, dont il se débarrasse, et les immatures, qui ne savent encore ni téter ni boire, et nous regardent d’un œil candide. Livrées à leurs mères et au froid, les chevrettes auraient pu mourir abandonnées, piétinées même, explique le chevrier. Deux jours plus tard, on aperçoit une étrange couleur sur un tas d’herbes et de détritus, un pelage sombre aux reflets roux qui luit sous le soleil, ce sont les dépouilles de petites qui n’ont pas résisté.

 

Et je pense à Sénèque, qui au premier siècle écrivait :

 

« Mourir plus tôt ou plus tard est indifférent ; bien ou mal mourir ne l’est pas. Or, bien mourir, c’est nous soustraire au danger de mal vivre ».

 

 Depuis le début du Grand Confinement, parmi les gens que je connais, personne ne sait s’il porte le virus. Même s’il ne tue pas à tous les coups, la mort est dehors, la mort est peut-être dedans. On se confine pour échapper à la mort, mais la mort nous rattrape dans nos rêves. J’ai peur de disparaître, me dit ma mère au téléphone. Elle s’enferme pour être sûr de revoir ses enfants, dit-elle. 

 

Au retour de la chèvrerie, je me savonne sous la douche, comme si le mal pouvait entrer dans ma peau, et je me dis qu’à Tchernobyl, les liquidateurs n’auraient pas pu lutter avec du savon contre ce qui était partout dans l’air, avait ravagé la nature, traversé les frontières.

Ils n’avaient plus de peau.

Je me souviens, la veille du Grand Confinement, j’étais encore en ville, au retour des courses j’avais été projetée en avant vers le sol, comme si le poids du ciel me tombait dessus, j’avais dû m’agripper à une gouttière pour ne pas tomber. Un éclair de foudre, une épée impitoyable, ça n’avait duré qu’un instant.

Aujourd’hui je me dis que nous n’en sommes pas à laver les rues au lait, que les oiseaux ne se suicident pas en se jetant contre les pare-brises. Nous n’en sommes pas à scruter une chose qui s’insère sous nos pieds, dans le sol, mais qu’on ne peut pas voir. Nous n’en sommes pas à tourner les pages du livre qui racontera cette histoire, à nous laver les mains après l’avoir touché.

Les cornichons et les tomates ont un goût normal et personne ne brille dans l’obscurité.

Et pourtant, nous sommes confrontés à une chose totalement inconnue qui rampe et qui se glisse à l’intérieur de soi.

Et pourtant, la journée nous vivons en exil, et la nuit, en rêve.

Et pourtant, chacun a peur de se regarder dans un miroir, peur d’apercevoir son propre reflet.

 

Au début du Grand Confinement, nous ne savions que penser. Et si dans les journaux rien ne correspondait au réel, et si tous les chiffres étaient faux ?  Il paraissait que nous devions vaincre. Vaincre quoi ? Personne ne le savait, bientôt il nous faudrait des héros, mieux, des martyrs.

 

        Nous avions oublié que nous nous étions mortels, oublié que la mort fait partie de la vie, et  je pense à Jean Baudrillard qui écrivait, il y a longtemps, que nos sociétés sont incapables de penser la Mort dans la vie, que la Mort chez nous est ressentie comme franchement paralogique : « c’est la paranoïa de la raison, l’inintelligible absolu, la Mort comme inacceptable et insoluble ». Et je me dis que dans cette crise, la paranoïa est si forte qu’on interdit même aux vivants de faire le deuil de leurs morts.

 

        Au moment où on ferme les théâtres, les cinémas, je pense à ces mots du metteur en scène italien Roméo Castellucci : « le théâtre c’est un grand combat contre la réalité, pour créer du réel », c’est cela peut-être le travail de l’artiste, surtout quand la réalité s’effondre.

 

 Dans ma chambre, je me souviens quand, au début du Grand Confinement, brutalement j’avais compris. J’avais compris que j’étais bien ici, avec toi, isolée au milieu de la campagne. Brutalement je n’avais plus envie de tuer les mouches, je veux dire celles qui bruissent, celles qui m'empêchent de travailler, d’écrire penchée sur l’ordinateur au fond de mon lit. Tant pis pour les mouches, elles mourraient seules, de leur belle mort. Les perce-neiges ramenées du village de mon enfance venaient de rentrer dans le sol jusqu’à l'année prochaine. Si toutefois il y avait une année prochaine. Pour l’heure, des gerbes de capucines orange enflammaient les bords de la route où plus aucune voiture ne passait.

   J’avais appelé ma tante, elle m’avait dit :

   À midi j'ai mangé une blanquette de poulet au riz surgelée, je l'ai chauffée au petit feu, le matin l'infirmière était venue me faire une piqûre, toute emmaillotée, avec un masque, elle m'a dit juste le minimum. Hier je regardais la verdure à l'ombre de chez moi, je voyais la forêt à l'ombre de chez moi, jamais je ne l'avais vue aussi belle la forêt. Que c'était beau !

 

Et je me suis dit :

 

 Pendant le grand confinement, les illuminations profanes vont-elles  se multiplier ?

 

 J’imaginais le jour de la Grande Sortie.

 J’imaginais que pour une partie d’entre nous, devenus capables de s’émerveiller d’une simple fleur, la Grande Sortie serait un grand moment épiphanique, une crise de conscience à l’échelle mondiale, ce serait comme un nouveau virus, le virus du bonheur.

 

J’imaginais maman après deux mois d’exploration du désert, à monter et descendre une fois par jour les escaliers de béton vides de son immeuble pour aller chercher le courrier, sans croiser âme qui vive, j’imagine maman après deux mois à prendre la mesure de son appartement en récurant le sol, à gratouiller dans les pots de fleurs de sa terrasse tout ce qu'il y avait à gratouiller, à lire dans ses livres tout ce qu’il y avait à lire, je l’imaginais soudain lancée à la conquête de la rue. Ouverte. Dans un abandon de soi. Total.

 

Au téléphone, au début du Grand Confinement, elle me disait, presque sur un ton de reproche, en bas les gens baladent leurs chiens sur le boulevard, ils font du vélo !

 

Dans ma chambre aujourd’hui je me souviens. La première semaine, tu as pris les yeux dans tes mains et tu as pleuré, maman, la mort était entrée dans le rectangle de ton écran cathodique, c’était un matin, dans le journal télévisé qui passait en boucle, tu avais été sous le choc. En Toscane, des dizaines de cercueils en bois de chêne étaient entrés dans une chapelle. Sans vraies funérailles pour les proches. Comme ça, par dizaines.  Mais ce que tu voyais, ce n’étaient pas ces deuils empêchés, ce n’étaient pas ces gens par dizaines, par vingtaines même, dont les dépouilles resteraient sans funérailles, qui n’auraient pas même échangé le statut de cadavres pour celui de morts, non ce que tu voyais, c’est que tu étais entrée toi-même dans cette chapelle, les pieds devant, qu’on t’avait enfermée chez toi pour mourir, que bientôt c’est dans une boîte de chêne que tu serais, les pieds devant tu t’es vue, quelque part dans la pile, la pile de cercueils, ostensoir, eau bénite, et hop, aux suivants. Aussitôt, sans essuyer tes larmes, tu avais appelé ton fils sur ton fixe, au bout du fil tu psalmodiais, je veux être brûlée, je veux n’être plus que cendres, tu entends, que cendres ! Au même moment ton portable avait retenti, ta sonnerie, sur un air de Tino Rossi,

                La la la la mon pays c'est Paris !

 

                   Le lendemain, tu m’avais dit :

                 Je veux rester en vie. Je veux vous retrouver. 

Mais où étais-tu partie, maman ?

Et nous mêmes, où étions nous partis? Nos habitudes s’étaient détachées de nous, comme d’un mauvais rêve nous avions été tirés du temps. Jusqu’à quand durerait cette dérive, nous n’en savions rien. Nous étions en vie, c’est tout ce que nous savions, chaque instant, il nous fallait l’arracher à la mort, c’est tout ce que nous savions. Il n’y avait rien de neuf, finalement.

 

Et je me disais :

 

Vivre, n’est-ce pas se confronter à l’impensé ?  

 

 

Des souris et des hommes

 

Depuis ma chambre, je me dis que nous nous souviendrons du Grand Confinement, de nos promenades sur les coteaux, de l’espace ouvert, des voisins du hameau, tout heureux d’avoir installé un poulailler, cultivé quelques légumes et fleurs en couches, et je me dis que le schéma social s’est inversé pour un temps, les rats des champs ne rêvaient pas des villes, les rats des villes rêvaient des champs. Je me dis que les laissés pour compte des zones périurbaines qui alimentent les listes des éternels mécontents, étaient pour un temps des privilégiés, pouvaient se dégourdir les jambes sur les sentiers, essayer la motocyclette sur les chemins vicinaux goudronnés, car un seul jour, une voiture de gendarmerie avait sillonné les coteaux à la recherche de familles endimanchées sortant de table.

 

C’était le dimanche de Pâques, nous étions deux, vêtus de rose et de bleu, nous rentrions par le chemin caillouteux récemment remblayé des dégâts des eaux, nous avions aperçu la voiture serpenter au loin puis disparaître derrière un mamelon, tu avais eu le  réflexe de te jeter dans un champ, ou de te cacher dans un bosquet vers le grand pin parasol, nous n’en avions rien fait, ma robe de soie bleue voltigeait dans le paysage vert tendre, mon collier de cristal luisait de mille feux dans le soleil de fin d‘après midi, à quoi bon se cacher. Ils avaient débouché lentement au détour d’un bosquet, les pneus crissant fort dans tout ce silence, ils nous avaient croisés, presque frôlés, chacun de nous marchant sans se presser sur les bords du chemin, ils n’avaient pas modifié leur allure, comme si nous étions devenus invisibles.

 

Et je me dis que nous étions loin des drones, des hélicoptères et hauts parleurs qui ordonnent aux promeneurs de rentrer chez eux, provoquant des états de chocs aussi dangereux que le coronavirus. « Je suis sorti dans les Vignes, tant pis pour les gendarmes, j’en avais marre de voir des trottoirs et des maisons, j’avais besoin de voir de l’herbe », dit un ami resté en ville.

 

A Montpellier et à Sète, couvre-feu entre 9 h du soir et 6 heures du matin, état d’urgence en pantoufles, les gens ne remarquaient même pas qu’il y avait un couvre-feu puisqu’ils ne sortaient plus, ils s’habituaient. Ce n’était plus les grandes terreurs du début du Grand Confinement, celle qui vous cloue au sol, vous remplit d’un sentiment panique de claustrophobie, nous avions cru que nous nous enfermions pour mourir, nos chambres allaient devenir nos tombeaux, les villes n'auraient plus de dehors, il n'y aurait plus de villes, en tous cas le dehors ne serait pas pour nous, on ne nous laisserait plus que le dedans. Deux semaines plus tard, ce serait l'état d'urgence, on légifèrerait par ordonnances, le gouvernement aurait les pleins pouvoirs, on serait redevenus comme de petits enfants, des infans. Ceux qui se taisent.

 

Depuis ma chambre, hier dans la nuit noire j’ai fermé les volets, le vent était tombé, une forte odeur d’humus montait de la terre, une odeur enivrante, accompagnée des modulations mélodieuses d’oiseaux.  Tu rouvres les volets, la nuit est là devant nous, entière, devant nous l’arbre à papillons, le sapin, à l’ouest le grand laurier où nichent les pies. Depuis les feuillages indiscernables, fondus dans la masse épaisse et multiforme de la nuit sans vent, un concert de voix montent de plusieurs points de l’espace, un dialogue dont le langage nous est inconnu, tu rouvres les volets, nous sommes là, tapis dans le noir, penchés sur le rebord de la fenêtre, le dialogue ne tarit pas, notre présence ne perturbe rien, les rossignols se fichent pas mal des humains, et nous nous trouvons là, en ces temps de fermeture des théâtres, aux premières loges d’un concert inédit, un concert qui a inspiré les musiciens et les poètes, un concert de l’indicible inatteignable. Ces oiseaux invisibles qui se répondent d’un arbre à l’autre, en trémolos, trilleris et refrains, chantent la mélodie de la nuit, et il est vertigineux de se dire que ces voix sont aussi de désir, des voix qui disent leur soif  de l’âme sœur.

 

Dans nos chambres, nous sommes derrière nos écrans, entre souris et claviers, nous ne sommes pas seuls, bientôt on nous fera croire qu’un monde virtuel a pris la place du monde réel, et nous marcherons dans les rues, somnambuliques, le nez collé à nos écrans de mobiles. Il sera temps alors de nous méfier des faux amis, de nous demander ce que veut dire habiter le monde, et quelles sont nos définitions personnelles du bonheur, de la réussite, de l’échec. Il sera temps de refuser qu’on pense pour nous ce qu’est le bonheur, la réussite et l’échec.

 

Et nous nous souviendrons que les souris de laboratoires étaient tout à fait libres et détachées quand on leur distribuait la même quantité de nourriture à heure fixe. Elles pouvaient penser à autre chose, si toutefois une souris de laboratoire peut penser à autre chose qu’à sa captivité. Puis un jour, on leur versait des croquettes n’importe quand selon un algorithme, et les souris, au lieu de vaquer tranquillement à leurs pensées d’animaux captifs, développaient une addiction aux croquettes. Frustrées, déboussolées, elles appuyaient sur des clapets à longueur de journée. Rongées d’incertitude, sans jamais obtenir ce qu’elles voulaient, à la fin elles ne savaient même plus ce qu’elles voulaient, ni ce que vouloir voulait dire. Ils appellent ça le système de « la récompense aléatoire ».

 

J’ai appelé le poète Jean-Luc Parant pour lui souhaiter son anniversaire, il m’a envoyé « paroles des confins », un texte où il écrit que le monde est entré dans un rectangle qui nous a rendus aveugles, que nous ne sommes mêmes plus capables de regarder par une fenêtre, ni de regarder à l’intérieur de nous sans avoir peur de nous mêmes, que nous avons perdu les clés de l’extérieur comme de l’intérieur, que nous ne nous regardons plus entre nous et que bientôt nous ne pourrons plus nous toucher. Que nous avons perdu l’usage du monde, que seuls les animaux connaissent. Et je me demande comment était le monde avant les écrans.

 

Et je me dis :

 

La liberté ne vaudra-t-elle plus bientôt la peine d’être vécue ? Aurions-nous oublié que nous sommes des souris libres ?    

 

Et tandis qu’à grands pas, avec des chaussures de paralytique, un nouveau dieu totalement impalpable fait grincer les marches de nos escaliers intérieurs, versant à l’envi la richesse ou le déluge, un nouveau dieu dont les bases de calculs sont complètement fausses, on nous demande de nous soumettre, car ce nouveau dieu ne demande pas seulement l’obéissance à sa fatalité aveugle, mais la soumission.

 

Et je me dis :

 

Ne sommes-nous pas en pleine Hybris ?  

 

Le soir tombe, les tracteurs ont battu les champs toute la journée, on pouvait les voir au loin creuser leur sillon sur un coteau en pente, pour soudain disparaître derrière un mamelon, comme un jouet d’enfant qu’on aurait perdu.

 

Et je pense aux mots de ce cher Professeur Carlo Ossola, confiné sur ses collines près de Turin : « Je crois que nous vivons la fin du mythe de l’homme ubiquitaire. C’est salutaire. Il faut retrouver une « géographie propre » de l’humain, compatible avec les limites de nos corps. […]  À côté des vertus actives, nous sommes aussi invités à redécouvrir des vertus passives : la patience, le renoncement, le détachement…  ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

# opus 2
La Baignoire, lieu des écritures contemporaines, Montpellier, 2017
Serial flowers # Opus 2
Cave Poésie, Toulouse, 2018
en coulisses # Opus 2
La Baignoire, lieu des écritures contemporaines, Montpellier, 2017
Les dunes # Opus 2
La Baignoire, lieu des écritures contemporaines, Montpellier, 2017
# Opus 2
Festival d'Avignon, salle Roquille, 2016
Pen'had # Opus 2
La Baignoire, lieu des écritures contemporaines, Montpellier, 2017
# Opus 1
Le Ring, Toulouse, 2015
# Opus 1
Le Ring, Toulouse, 2015
# Opus 1
Le Ring, Toulouse, 2015
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